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L’écologie du corps

 - 21 octobre 2010
En grec, oikos signifie « maison », et, par extension, ce qui a rapport à la maison, d’où oikein, habiter. L’écologie serait donc l’étude de la façon d’habiter, plus généralement, le rapport au milieu de vie. Le propos de cet article sera de mettre en évidence la relation du corps à son milieu à partir du paradigme que les technologies contemporaines ont contribué à faire émerger.

En 1954, Norbert Wiener déclarait : « Nous avons modifié si radicalement notre milieu que nous devons nous modifier nous-mêmes pour vivre à l’échelle de ce nouvel environnement. » [1] Il est évident que, dans un premier temps, le développement des technologies liées à la machine, depuis le XIXe siècle notamment, a considérablement transformé le rapport de l’humain à son milieu. Physiquement, bien sûr, la machine, en tant que substitut prothétique autonome, modifie le rapport du corps à l’espace géographique, c’est le cas des moyens de communication et de transport, mais, plus fondamentalement, dans la relation proxémique, le fonctionnement du corps dans l’espace. En effet, par sa dimension délégataire, la machine marque une rupture dans le rapport interactif, ce qu’on appelle maintenant le « retour de force », qui lie le corps à son milieu. Mais, au-delà–delà, et de façon dialectique, c’est le rapport culturel de l’humain à son milieu qui se trouve transformé, au travers du processus qu’Edmond Couchot appelle l’expérience technesthésique.

Mais ce que pose Wiener à travers son analyse énonce à mon avis une dimension supplémentaire. Autant le développement des machines prothétiques inscrit encore l’humain dans un processus adaptatif, même si cette adaptation peut être à la fois douloureuse et source d’exclusion, et ne remet pas en cause l’humain dans sa corporéité, ni même dans sa dimension conceptuelle. Autant le « nouvel environnement » dont parle Wiener suppose maintenant, selon moi, un autre stade. Lorsqu’il dit que « nous devons nous devons nous modifier nous-mêmes pour vivre à l’échelle de ce nouvel environnement », ce que marque Wiener, c’est le passage de la pensée prothétique à la pensée cybernétique.

Or, ce qu’inscrit ontologiquement la pensée cybernétique, c’est la définition d’un système autopoïétique, pour reprendre la formule de Varela [2] , la définition et la mise en place. Il ne s’agit plus à proprement parler de transformer le milieu dans sa dimension physique, mais dans sa dimension ontologique. Et la question du milieu ne se pose plus de ce fait uniquement dans l’espace relatif et physique où évolue le corps mécanique, organique, mais dans un espace qui relèverait de l’absolu et du global. Absolu, parce que cet espace est pensé et agi, au moins potentiellement, du plus petit, la structure atomique, au plus grand, l’univers. Le progrès des nanotechnologies ne consiste-t-il pas à créer des structures atomiques inédites en manipulant l’organisation des atomes entre eux, rendant de ce fait caduque la traditionnelle séparation entre l’inerte et le vivant ? Global, parce que, de ce fait, et du fait aussi des manipulations génétiques, la classification du monde sur le système taxinomique n’est plus adaptée aux nouvelles réalités, virtuelles ou non, qui construisent le monde d’aujourd’hui.

C’est sans doute parce que le système cybernétique a été pensé très tôt comme un système autopoïétique, que les systèmes autopoïétiques non-cybernétiques ont pu être pensés comme des systèmes programmés, et donc programmables. Dès lors, on peut penser que, conceptuellement du moins, rien ne différencie intrinsèquement un système autopoïétique cybernétique d’un système autopoïétique non-cybernétique.

Les recherches menées sur la vie artificielle, que ce soit dans le domaine des automates cellulaires ou dans celui des algorithmes génétiques, notamment, en sont un exemple caractéristique. Si nous prenons l’exemple des Evolved Creatures de Karl Sims, nous ne sommes pas, certes, dans un système d’autoreproduction. Ces créatures ne se reproduisent pas. Néanmoins, le système algorithmique qui les régit comporte suffisamment d’autonomie pour permettre qu’elles mettent en place un système comportemental, en relation avec leur milieu virtuel, proche du vivant. Elles « apprennent » à évoluer à partir d’une conscience morphogénétique en articulation avec la façon dont le milieu va réagir en relation avec leur morphogenèse. Il ne s’agit pas seulement d’une simple réaction mécanique à des stimuli physiques. C’est à partir de la mémoire qu’elles gardent, ne serait-ce qu’en termes de possibles ou de non possibles, qu’elles finissent pat trouver d’elles-mêmes la solution la mieux adaptée à leur déplacement ou à leur combat contre leurs congénères. Si ces créatures ne relèvent pas en tant que telles d’un système autopoïétique, il n’est pas aberrant de penser en revanche que le système algorithmique qui permet leur évolution en est assez proche.

Ceci nous conduit à un autre constat. Si on peut admettre qu’au niveau des créatures, le milieu en interaction avec lequel elles évoluent est un milieu donné, à l’échelle du processus c’est un milieu construit. Peu importe à ce stade du raisonnement de savoir qui de l’artiste ou de la machine est responsable de cette construction, mais le fait est qu’elle résulte d’une modélisation. Et que le milieu obtenu soit de l’ordre du virtuel ne change rien à la question. Ce qui est important, c’est nous nous trouvons en présence d’un processus de construction d’une espèce, et, par construction, j’entends la façon dont cette espèce va élaborer, construire sa propre entité dans la conscience dialectique qu’elle a de son milieu. Et que ce processus résulte d’une programmation délibérée, volitionnelle, et non d’une concaténation d’évènements adaptatifs plus ou moins complexes à des données qui se définissent de façon complètement externe à l’humain lui-même.

Lorsque Wiener parle du milieu que nous avons radicalement modifié, ce n’est pas tant à mon avis les modifications physiques, de type urbain, par exemple, que l’humain a apporté à son milieu, mais davantage le fait que c’est la définition du milieu en tant que concept qui a été radicalement modifiée. Et la modification à laquelle il nous enjoint de procéder, au-delà des mutations technologiques du corps, pourrait être la modification du concept de milieu tel que la pensée cybernétique, et les technologies qui en ont découlé, nous obligent à le repenser.

Si nous prenons un autre exemple, La Funambule de Marie-Hélène Tramus et Michel Bret, il y a une première réalité qui s’impose. Le corps agissant du spectateur est en interaction avec la perception qu’il a d’un environnement totalement virtuel. Ou, plus précisément, l’actualité du corps agissant du spectateur est en interaction avec l’actualité d’un environnement virtuel. C’est par l’action de son corps que le spectateur va fournir un certain nombre d’informations à la machine. Et c’est en interprétant ces informations que la machine va mettre en œuvre des processus algorithmiques variés pour afficher en temps réel les mouvements de La Funambule en interrelation avec ceux du spectateur. Le corps, celui du spectateur en l’occurrence, n’agit plus en relation avec un milieu tangible, qui s’inscrit notamment dans un rapport dialectique entre le voir et le toucher. Notre rapport kinesthésique à l’espace physique s’organise à partir de cette tangibilité. Dans La funambule, le milieu avec lequel il va interagir n’est pas, en tant que tel, de l’ordre du tangible, c’est un espace uniquement produit à partir de données symboliques qui sont celles du langage mathématique qu’utilisent les algorithmes. C’est en cela qu’il procède d’une réalité virtuelle. J’emploie ici le terme de réalité virtuelle par commodité de langage, car ce concept nécessiterait un développement plus important, mais cela n’entre pas dans mon propos ici.

Ce qui est certain, c’est qu’ontologiquement parlant, le milieu auquel est confronté le corps du spectateur dans cette installation n’a plus grand chose à voir avec un milieu physique, tangible. Il ressortit nécessairement à une expérience technesthésique qui situe le corps dans un ailleurs (nécessairement ailleurs puisque le milieu proposé est un espace utopique, pour faire encore référence à Edmond Couchot). Certes, les choses ont plus complexes. La relation est encore hybride. L’espace dans lequel évolue le spectateur est un espace physique, il a bien les deux pieds posés sur le sol, par exemple. Et l’espace de La Funambule, celui qui est donné à voir, n’est pas une image mentale. C’est une image bidimensionnelle qui participe de l’espace physique, même si ce qu’elle montre est un espace à trois dimensions qui, lui, ne procède pas en tant que tel de l’espace physique.

Mais la question qu’on peut légitimement se poser est de savoir si le caractère hybride de cette réalité n’est pas nécessairement d’ordre transitionnel. En d’autres termes, est-ce que ce caractère hybride n’est pas, par définition, amené à être dépassé au profit d’une autre réalité où la relation du corps du spectateur à l’espace physique devient secondaire, voire inopérante ? Secondaire, nous en avons déjà l’exemple avec la réalité immersive au moyen de combinaisons de données, par exemple, augmentées des dispositifs à retour de force. Mais je pense aussi à ce que nous décrit Jannicaud lorsqu’il nous explique que nous sommes actuellement capables de greffer des neurones sur des puces de silicium. Cela voudrait donc dire, et nous ne sommes pas dans la science-fiction, que l’accès au langage symbolique qu’utilise l’ordinateur pourrait se faire non seulement sans l’interface de la machine, en tout cas évidemment sous la forme que nous lui connaissons actuellement, mais aussi sans l’interface du corps tel qu’il est défini par sa relation au milieu en interrelation avec lequel il s’est développé physiquement et biologiquement (pour ne pas parler ici de la dimension mentale). C’est d’ailleurs exactement ce que nous propose Cronenberg dans ExistenZ. Il y est question de consoles de jeu, mi électroniques, mi organiques, qui se branchent directement sur la moelle épinière et permettent une immersion totale dans le jeu sans l’interface ni du corps, ni de la machine.

Or, à partir du moment où cette réalité peut se définir à partir du langage symbolique, elle peut aussi se construire à partir de paramètres qui ne dépendent plus des contingences du milieu physique. Et, par conséquent, réaliser au moins le temps de leur actualisation une infinité de possibles, qui n’auraient pas nécessairement le statut de fiction du réel, comme c’est le cas de l’œuvre d’art par exemple, mais peut-être de réalités connexes.

C’est, dans une certaine mesure, ce qui se produit avec les créatures de Louis Bec qui organisent des taxinomies possibles à partir de changements des paramètres habituels aux systèmes vivants. Dès lors qu’on peut construire ses propres paramètres, tout devient possible ou presque. Il n’est, pour s’en convaincre, que de voir ce dont est capable le génie génétique. La lapine d’Eduardo Kac en est un excellent exemple. Le tableau taxinomique devient complètement poreux dès lors que peuvent se rejoindre en une même espèce deux espèces pourtant clairement différenciées sur l’arborescence des espèces, une méduse et un lapin. Céline Lafontaine nous a prévenus : « Loin d’être confiné à l’imaginaire de la science-fiction, le posthumain frappe aux portes de notre monde transfrontalier où réel et virtuel se confondent. » [3] C’est parce que le réel et le virtuel se confondent qu’on peut parler de posthumain. L’homme n’a de sens, en tant que concept, que dans la mesure où le réel et le virtuel sont des concepts clairement différenciés, où ce sont réel et réalité qui se confondent, le virtuel ne se définissant alors que comme une fiction du réel. Dès lors qu’on admet que la réalité n’est qu’une actualisation du réel, on peut alors penser que le virtuel est du réel non réalisé. L’homme n’a de sens, en tant que concept, que dans sa relation consciente à une espèce, en rapport avec d’autres espèces et leur milieu d’évolution. Mais si on pense l’actualisation du virtuel, pris notamment dans l’acception cybernétique du terme, comme la mise en place de réalités connexes, est-ce que le concept d’homme reste opérant ?

Il me semble qu’une des conditions pour définir l’homme, c’est sa qualité de sujet. Je ne parle pas ici du sujet vu par la psychanalyse. Je parle du sujet qui parle lorsqu’il dit « tu », pour reprendre la formule de Benveniste. Dire « je » suppose qu’on parle depuis quelque part, et qu’on sait, au moins approximativement, où se situe ce quelque part. Pour que ce quelque part existe, il faut qu’il soit repérable à partir d’un certain nombre de données relativement fixes, au moins à l’échelle humaine. Le corps est une de ces données. Le corps pris comme entité, et pas seulement dans sa dimension biologique. Preuves en sont les troubles parfois profonds que rencontrent les personnes dont le corps ne correspond pas à l’image qu’elles ont de leur identité. Mais que reste-t-il du corps comme donnée fixe dès lors qu’il est diluable dans son rapport au virtuel, dès lors qu’il est décomposable et recomposable programmatiquement ? Que devient le sujet, donc, si le corps comme lieu, je dirais même comme milieu du sujet ne lui permet plus cette résidence ? Je pense ici particulièrement à Antoine Volodine et à son roman, Bardo or not Bardo [4].

Le Bardo est défini en quatrième de couverture comme un espace à traverser pendant quarante-neuf jours après la mort pour être réincarné en homme ou animal à moins d’arriver à se libérer pour devenir Bouddha. Tout le roman s’articule sur le récit de différentes expériences du Bardo. C’est donc déjà en soi une réflexion sur le posthumain, au sens propre du terme. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est la question du traitement du sujet. Dans le chapitre III, Schlumm, par exemple, le narrateur, au cours d’un interminable voyage en train qui évoque une traversée du Bardo, se définit par rapport à un personnage qui rencontre Schlumm, qu’il définit de la façon suivante : « À cette période de son existence, on pouvait déjà difficilement soutenir qu’il avait forme humaine. Il est vrai qu’il me ressemblait beaucoup … » [5] Schlumm le prend pour un certain Puffky que Schlumm aurait « zigouiller ». Il s’avère que le narrateur s’appelle aussi Schlumm. Schlumm, qui persiste à l’appeler Puffky, est persuadé qu’il est chargé de l’éliminer. Après une rixe qui les oppose, le narrateur change péniblement de compartiment. Après de longues heures de voyage, il finit par repérer qu’on avait écrit sur la buée de la vitre : « Puffky m’a zigouiller » [6]. Il décide alors de prendre des nouvelles de l’homme qu’il avait laissé dans le premier compartiment. Il s’écrie alors : « Puffky, vous êtes là ? » [7] Le chapitre se termine ainsi : « Puffky ne répondait pas, et, pendant plusieurs jours, tandis que nous poursuivions notre trajet vers la mer, je ne pus pas savoir si le meurtre avait eu lieu ou non. » [8]

Ce qui est intéressant à travers ce bref résumé, c’est de voir comment le sujet vole allègrement d’un personnage à l’autre comme s’il n’avait pas d’identité propre, comme s’il n’avait pas de lieu d’ancrage. On retrouve ici, poussé à son paroxysme, la question de l’identité nomade que pose Orlan. Volodine se réclame du « post-exotisme ». Sa démarche rejoint incontestablement un certain nombre des problématiques du « post-human art ». Et on pourrait se demander, en conclusion, si ce n’est pas le concept d’homme qui est exotique, si, comme le dit Foucault, c’est un concept qui aura finalement fort peu duré au regard de l’humanité.

Bibliographie :

LAFONTAINE Céline, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine, Paris, Seuil, 2004. VARELA Francisco, Autonomie et connaissance. Essai sur l’environnement, Paris, Seuil, 1982. VOLODINE Antoine, Bardo or not Bardo, Paris, Seuil, 2004. WIENER Norbert, Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains, traduit de l’anglais par P.-Y. Mistoulou, Paris, UGE, Coll. « 10/18 ».

[1] Norbert Wiener, Cybernétique et société. L’usage humain des êtres humains, traduit de l’anglais par P.-Y. Mistoulou, Paris, UGE, Coll. « 10/18 », p. 56

[2] Francisco Varela, Autonomie et connaissance. Essai sur l’environnement, Paris, Seuil, 1982

[3] Céline Lafontaine, L’empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée des machines, Paris, Seuil, 2004, p. 196

[4] Antoine Volodine, Bardo or not Bardo, Paris, Seuil, 2004

[5] Ibid., p. 82

[6] Ibid., p. 102

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 103

Référence électronique

LAMBERT Xavier, « L’écologie du corps », Revue Entrelacs, [en ligne], mis en ligne le 21 octobre 2010. URL : http://www.entrelacs.fr/spip.php?article171. Consulté le 20-05-2013

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